Il se passe quelque chose de prévisible dans toutes les réunions de travail consacrées à l'amélioration de la situation des aidants et des personnes vulnérables. On commence par un constat juste — la situation est dramatique, les aidants s'épuisent, les personnes vulnérables sont seules. Puis on passe aux solutions. Et là, quelque chose se dérègle : les plans d'action fusent, les dispositifs s'accumulent, les fiches s'empilent. On s'y perd. Les gens restent dans leurs logiques sectorielles. Et on repart avec un sentiment diffus d'avoir beaucoup travaillé pour avancer peu.
Ce n'est pas une critique des personnes. C'est une observation sur la nature du problème. On cherche des solutions au bon niveau — le niveau des dispositifs — alors que la vraie question est à un autre niveau : celui de la présence humaine organisée.
Cette phrase dit tout. Elle dit que le problème n'est pas d'aider les aidants à mieux tenir. C'est de les relayer. Et pour les relayer, il faut des personnes. Pas des dispositifs. Des personnes physiques, identifiées, engagées, durables.
Voici ce chemin. Il n'est pas nouveau — il est décrit par des praticiens depuis des années, formalisé dans plusieurs corpus de réflexion sur la solidarité. Mais il est systématiquement court-circuité au profit de réponses plus visibles, plus institutionnelles, plus "comptabilisables".
Il se déroule en trois temps successifs. Chaque temps conditionne le suivant. On ne peut pas sauter l'un d'eux.
Identifier les situations connues. Aller chercher celles qui ne se signalent pas — car les situations les plus graves sont précisément celles qui se taisent. Et ne jamais relâcher le regard sur ce qu'on a trouvé. Ce n'est pas un repérage ponctuel. C'est une veille continue, qui suppose des personnes désignées pour la tenir.
Aller vers pour voir concrètement ce qui se passe. Comprendre les besoins réels de l'aidant et de la personne aidée — non pas tels qu'ils sont formulés dans les dossiers, mais tels qu'ils sont vécus. Ce diagnostic n'a de sens que s'il déclenche immédiatement la troisième étape. Un diagnostic sans suite est une humiliation supplémentaire.
Consolider autour de la situation un cercle de personnes capables de se relayer dans les rôles nécessaires — pour s'occuper activement et durablement de la situation. Professionnels, bénévoles, volontaires formés : peu importe le statut. Ce qui compte, c'est leur présence physique, leur coordination, et leur capacité à tenir dans la durée. Ce cercle ne s'auto-entretient pas. Il faut le soutenir, l'aider à s'organiser.
Tout dispositif qui ne produit pas in fine la présence de personnes réelles auprès de l'aidant et de la personne vulnérable reste en deçà de ce que cette séquence exige. C'est le critère. Pas la sophistication du plan. Pas le nombre de cases cochées. Est-ce que des personnes réelles sont là, maintenant et durablement ?
Les stratégies publiques pour les aidants ne manquent pas. La stratégie nationale 2023-2027 engage six axes : développement du répit, interlocuteur unique départemental, congé proche aidant, VAE, reconnaissance. Ce sont des avancées réelles. Elles ne sont pas sans valeur.
Mais elles partagent un présupposé implicite : l'aidant continuera. On l'aide à mieux tenir, à souffler, à être reconnu. On ne lui dit pas : quelqu'un d'autre va vraiment s'occuper de ton proche à ta place, de façon durable, en te libérant vraiment.
"Difficile de trouver des aidants de renfort fiables, des bénévoles ou des professionnels de coordination et d'intervention."
"Difficile de faire fonctionner une équipe soudée autour d'elle."
"Difficile de garantir que cette équipe reste stable et efficace dans le temps."
"Difficile d'assurer un suivi sans rupture, ni dérive."
Ces difficultés ne sont pas des défauts de dispositifs. Ce sont des défauts de présence humaine organisée.
La deuxième raison pour laquelle les plans ratent ce chemin est institutionnelle : mobiliser des personnes physiques autour d'une situation concrète, c'est invisible dans les statistiques. Ça ne se compte pas en places créées, en euros dépensés, en formulaires traités. C'est difficile à évaluer, difficile à financer, difficile à inscrire dans un rapport d'activité. Alors on fait ce qu'on sait faire — des dispositifs — plutôt que ce qui manque vraiment.
Un choc d'engagement, ce n'est pas un plan de plus. C'est une décision simple, difficile à tenir : pour chaque situation d'aidant en limite de résistance, identifier et mobiliser des personnes réelles qui s'engagent durablement à relayer.
Cela suppose trois choses que les dispositifs actuels ne produisent pas spontanément.
Une réserve de volontaires disponibles. Des bénévoles formés, des professionnels volontaires, des citoyens engagés — qui ont dit "je peux faire partie d'un cercle autour d'une personne vulnérable" et qui attendent d'être trouvés. Ces personnes existent. Elles sont invisibles parce qu'aucun système ne les rend trouvables. C'est précisément ce que le Protocole RETO — développé par DEDIĈI — tente d'organiser : rendre visible cette disponibilité silencieuse sans forcer les gens à s'exposer.
Une fonction de coordination dédiée. Quelqu'un dont le rôle explicite est de constituer, animer et maintenir ces cercles. Pas un travailleur social supplémentaire noyé dans les dossiers. Un coordinateur de cercles, dont la mesure de succès est une seule chose : est-ce que des personnes réelles sont là autour de chaque situation ?
Une reconnaissance institutionnelle du cercle. Les institutions — établissements, services, MDPH, SPDA — doivent reconnaître ce cercle comme interlocuteur légitime, s'allier à lui plutôt que de l'ignorer ou de le court-circuiter. Sans cette reconnaissance, le cercle s'épuise de n'être vu de personne.
"La finalité de ce cercle est d'apporter la paix, la continuité, la vigilance, l'intimité, et l'autodétermination de la personne, soulageant immédiatement les aidants."
DEDIĈI — Archives Innovation Sociale, dedici.org
Ce qui est en jeu derrière ce chemin simple, c'est une conception de la solidarité qui ne distingue pas les chanceux — ceux qui ont naturellement autour d'eux des proches nombreux, disponibles, compétents — des autres, livrés aux dispositifs et à leur propre épuisement.
Nous sommes tous vulnérables. Nous avons tous besoin, à un moment ou un autre, d'un cercle de personnes qui veillent sur nous, nous défendent, s'occupent activement de notre situation. Certains l'ont spontanément. D'autres ont besoin qu'on l'organise pour eux.
Le choc d'engagement, c'est l'acte politique de dire : organiser ce cercle pour ceux qui ne l'ont pas, c'est une responsabilité collective. Pas une charité. Pas un service supplémentaire. Une condition de la solidarité réelle.