Le 5 juin 2026, à Sablé-sur-Sarthe, la ministre déléguée chargée de l'Autonomie inaugurait les premières "Maisons inclusives" du groupe Oui Care. Ruban coupé, discours chaleureux, résidents heureux de poser pour les photographes. "Ici, je vis avec ma deuxième famille", confiaient certains d'entre eux.
C'est une belle image. Et le modèle mérite attention : entre le domicile isolé qui peut tourner à l'abandon, et l'établissement spécialisé qui peut virer à l'institution, l'habitat inclusif propose quelque chose de différent. Des personnes handicapées qui vivent ensemble, avec un projet de vie partagé, un soutien professionnel à la carte, une vraie adresse dans la ville.
Le mouvement est réel. Les chiffres progressent. La volonté politique existe. Et pourtant, une question reste systématiquement sans réponse lors de ces inaugurations — une question simple, presque gênante à poser tant elle paraît évidente : qui connaît vraiment chaque personne qui vit là ?
Une maison inclusive, c'est d'abord un bâtiment. Des chambres individuelles, des espaces communs, une cuisine partagée, un jardin. C'est un cadre architectural pensé pour favoriser l'autonomie et éviter l'isolement. C'est bien. C'est nécessaire. C'est insuffisant.
Ce que le bâtiment ne peut pas faire, c'est connaître Clémence. Savoir ce qui la met en joie le matin. Ce qui l'angoisse quand la routine change. Comment communiquer avec elle quand elle est fermée. Qui appeler en premier si quelque chose ne va pas. Ce que ses parents lui ont transmis depuis trente ans d'attention quotidienne.
Cette connaissance-là ne s'inscrit dans aucun plan d'accompagnement. Elle ne se transfère pas dans un dossier MDPH. Elle ne se rédige pas dans une fiche de poste. Elle vit dans les personnes — et elle disparaît quand ces personnes disparaissent.
C'est précisément ce que les maisons inclusives, dans leur conception actuelle, ne règlent pas. Elles organisent le cadre. Elles professionnalisent l'accompagnement. Mais elles ne construisent pas — structurellement, durablement — le cercle humain autour de chaque résident.
Il existe une distinction simple et opérationnelle pour comprendre ce qui manque. L'association alsacienne DEDIĈI la formule depuis des années, dans un corpus de travaux sur l'accompagnement des personnes vulnérables.
Un cadre architectural adapté
Un accompagnement professionnel structuré
Une vie sociale organisée entre résidents
Un financement via l'aide à la vie partagée
Une reconnaissance institutionnelle
Un cercle de personnes qui connaissent vraiment chaque résident
Une défense inconditionnelle de chacun, dans la durée
Une mémoire vivante transmissible quand les proches disparaissent
Une veille continue par des personnes engagées personnellement
Un lien humain qui tienne au-delà du contrat de travail
La maison inclusive est un Grand Toit — une structure, une organisation, des professionnels. Ce qu'elle n'est pas encore, et ce dont elle a besoin pour tenir dans la durée, c'est un Petit Toit : le cercle intime de personnes physiques qui connaissent vraiment chaque résident, le défendent, veillent sur lui, et ne le lâchent pas quand le contexte change.
Voici un test simple pour évaluer la robustesse d'une maison inclusive. Imaginez que l'éducateur référent de Clémence quitte son poste — ce qui arrive, et souvent. Que se passe-t-il ?
Si la réponse est "son remplaçant lit le dossier et reprend le suivi" — on est dans la logique du Grand Toit. Le dossier existe. Il documente les actes. Il ne documente pas la personne.
Si la réponse est "des personnes dans son cercle accueillent le nouveau professionnel, lui transmettent ce qu'aucun dossier ne peut contenir, et s'assurent que la continuité est vraiment assurée" — on est dans la logique du Petit Toit complétant le Grand.
La deuxième réponse suppose que ce cercle existe. Qu'il a été constitué, organisé, soutenu. Qu'il est reconnu par la structure comme un interlocuteur légitime. Dans combien de maisons inclusives inaugurées aujourd'hui cette condition est-elle remplie ?
"Ici, je vis avec ma deuxième famille." C'est ce que disent Clémence, Nolan et plusieurs résidents de la maison inaugurée en Sarthe. C'est une belle formule. Elle dit quelque chose d'essentiel : ce que les gens cherchent dans ces maisons, c'est un lien, pas un service. Une présence, pas une prestation.
Le défi, c'est que ce lien ne se décrète pas. Il se construit, il s'entretient, il se transmet. Et pour durer au-delà des professionnels qui passent et des familles qui vieillissent, il a besoin d'être organisé — pas seulement vécu.
Cette tribune n'est pas un procès des maisons inclusives. C'est une invitation à aller plus loin. Le modèle est bon. Il manque une dimension.
Chaque maison inclusive devrait se poser, pour chaque résident, une question simple : qui, en dehors des professionnels salariés, fait partie du cercle de cette personne ? Qui la connaît vraiment ? Qui veillera sur elle quand ses parents ne pourront plus ?
Si cette question n'a pas de réponse — si le cercle n'existe pas ou repose sur une seule personne épuisée — alors la maison inclusive n'est pas encore ce qu'elle prétend être. Elle est un beau cadre sans filet de fond.
Constituer ce cercle autour de chaque résident, le soutenir, le faire reconnaître par la structure, organiser la transmission quand ses membres changent — c'est un travail en plus. Il ne se finance pas facilement dans les budgets actuels. Il ne rentre pas dans les cases des appels à projets standard. Mais c'est précisément ce travail-là qui fait la différence entre une maison inclusive qui tient et une qui s'effondre à la première crise.