RETO (« Protocole de publication distribuée par contexte », version 1.0, DOI : 10.5281/zenodo.18667410) est un cadre organisationnel — pas une plateforme, pas un logiciel — qui décrit comment des contributions numériques dispersées sur internet peuvent être rendues collectivement exploitables sans passer par une infrastructure centralisée.
Quatre principes le structurent : publication libre sous contrôle de l'auteur, convention minimale de contexte, référencement volontaire assisté par IA, consultation assistée par IA. Les registres n'hébergent pas les contenus — ils attestent de leur existence et permettent leur repérage.
DEDIĈI expérimente RETO autour d'une question simple : comment permettre à des citoyens — professionnels de santé, bénévoles, voisins attentifs — d'exprimer leur disponibilité potentielle à soutenir une personne vulnérable, sans s'inscrire dans une organisation, sans exposer leur identité, sans contracter d'obligation ?
L'agent « Profil Solidaire Anonyme » aide chaque personne à rédiger une courte déclaration de posture. Ce profil est publié anonymement sur internet selon la convention RETO. Il est trouvable par quiconque — humain ou agent IA — cherche un tel profil dans ce contexte. La personne reste libre de répondre ou non si elle est contactée.
Ce cas d'usage n'est qu'une illustration. Le protocole est générique. Il pourrait s'appliquer à la cartographie de compétences distribuées dans un réseau académique, au recueil de témoignages citoyens dans une enquête de sciences participatives, ou à toute situation où l'on cherche à agréger des contributions dispersées sans créer un silo propriétaire.
Ce qui est intellectuellement intéressant dans RETO ne réside pas dans sa technicité, encore embryonnaire. Il réside dans l'hypothèse sociale qu'il incarne : il existe une réserve massive de dispositions solidaires qui ne s'expriment jamais parce qu'aucune forme ne leur a été offerte à un coût d'exposition assez bas.
La recherche francophone sur l'engagement bénévole (Ferrand-Bechmann, Thierry, Ion) a bien décrit les trajectoires du bénévolat organisé : motivations d'entrée, effets de zapping, tension entre engagement et professionnalisation. Elle a moins exploré ce que l'on pourrait appeler le bénévolat latent — les individus qui ne sont ni bénévoles actifs ni indifférents, mais qui se situent dans un entre-deux de disponibilité non-actualisée.
Les enquêtes INSEE sur le bénévolat informel pointent en direction de ce phénomène : une part significative des activités solidaires réelles n'est ni déclarée, ni mesurée, ni reconnue. Ce que RETO tente de capter se trouve encore en-deçà de cet informel déjà documenté — dans la zone des intentions qui n'ont jamais trouvé d'acte.
Joan Tronto (1993, 2013) a distingué cinq phases du care : caring about (reconnaître un besoin), taking care of (assumer une responsabilité), care-giving (intervenir concrètement), care-receiving (observer la réponse), et une cinquième phase ajoutée en 2013 — le caring with — qui inscrit le care dans une solidarité collective et démocratique.
RETO se positionne au tout premier stade de ce modèle : il essaie de rendre visible le caring about — la reconnaissance diffuse qu'un besoin existe et qu'on pourrait y répondre — avant toute activation. La question scientifique est alors : peut-on construire un pont reproductible entre cette phase zéro et les phases suivantes ? Ou la formalisation même de la disposition suffit-elle à l'inhiber ?
Nommer une disposition, c'est peut-être déjà la transformer. Le passage de l'implicite à l'explicite peut libérer — ou figer.
L'anonymat et l'absence d'obligation permettent à l'expression de rester proche de la disposition réelle, sans la distordre par le coût de l'engagement.
Le champ des sciences participatives (citizen science, recherches contributives) a développé depuis vingt ans une expertise sur la collecte de données distribuées par des non-professionnels. Les travaux du Comité pour la Science Ouverte (2023) et du CNRS distinguent plusieurs niveaux de participation : contributive, collaborative, co-construite. RETO se situe dans une zone hybride : il est contributif dans sa forme mais il aspire à une exploitation collective qui ressemble à de la co-construction.
La différence notable avec les protocoles de sciences participatives existants : RETO ne cherche pas à produire des données sur le monde — il cherche à cartographier des dispositions dans des personnes. C'est une épistémologie différente, plus proche de la phénoménologie que de l'observation naturaliste.
La salle est petite. Quatre personnes ont lu le protocole RETO et le cas d'usage de DEDIĈI. Elles n'appartiennent pas à l'association. Elles parlent entre elles.
Ce qui me frappe, c'est que RETO tente de résoudre un problème que nous connaissons bien sans avoir de solution : le coût de l'exposition est le principal filtre qui élimine la disponibilité réelle avant même qu'elle n'arrive à la surface. Les plateformes de mise en relation bénévole supposent toutes que la personne est prête à s'engager — elles ne captent que ceux qui ont déjà franchi ce seuil. RETO propose de descendre en-dessous du seuil. C'est conceptuellement intéressant. Mais je me demande si une disposition exprimée anonymement, sans aucune friction, a la même valeur prédictive qu'une inscription formelle. Ce n'est pas une critique — c'est une vraie question de recherche.
Du côté technique, RETO est minimal à dessein — et c'est à la fois sa force et sa limite. L'idée de ne pas centraliser les contenus est saine : elle évite les problèmes de gouvernance, de propriété des données, de dépendance à une infrastructure. Mais la cohérence repose entièrement sur l'adhésion à une convention commune. Dans les communs numériques qu'on connaît — OpenStreetMap, Wikidata — cette convention est maintenue par des communautés actives avec des mécanismes de vérification entre pairs. Ici, la vérification est déléguée à l'IA. Ça fonctionne si l'IA est fiable, neutre, et accessible. C'est une hypothèse forte pour un working paper v1.0.
Je suis attentive à une tension que le protocole ne résout pas explicitement. Tronto a insisté sur le fait que le care n'est pas une disposition — c'est une pratique. La cinquième phase, le caring with, suppose une solidarité collective qui s'ancre dans du réel, du partagé, du politique. RETO risque de rester au stade du sentiment moral — ce que Tronto appelait précisément la limite du caring about non-actualisé. La vraie question serait : dans quelles conditions un profil anonyme peut-il devenir le début d'une relation réelle ?
Moi je vais vous dire ce que j'entends sur le terrain. Les gens qui pourraient aider ne savent pas qu'ils sont cherchés. Et les familles qui cherchent de l'aide ne savent pas qu'ils existent. Ce n'est pas un problème de volonté, c'est un problème de visibilité mutuelle. Si RETO permet à une famille de trouver en quelques heures trois personnes dans le quartier qui ont dit "je pourrais peut-être aider" — sans fichier, sans RGPD douloureux, sans inscription obligatoire — c'est déjà énorme.
Ce que dit Karim pointe un vrai décalage entre l'utilité pratique immédiate et la robustesse théorique. Les deux ne s'excluent pas. On peut tester RETO empiriquement sur un territoire donné et produire de la donnée sur ce passage de la disposition à l'acte.
Sur la question de l'anonymat : il faudrait aussi explorer les cas où l'anonymat est un obstacle. Pour certains types d'engagement — accompagner une personne avec démence, soutenir une famille dans la crise — l'identité est la relation. Le protocole devrait peut-être prévoir des niveaux de levée progressive de l'anonymat.
C'est une déclinaison sectorielle que le protocole lui-même annonce sans la décrire. Ce que je suggérerais : ne pas attendre la version 2.0 pour tester. Publier une implémentation minimale sur un périmètre restreint — une commune, un réseau associatif — et documenter tout, y compris les échecs.
Ce protocole n'est pas une réponse. C'est une question posée dans une forme inhabituelle — un working paper de cinq pages, publié en recherche ouverte, par un praticien qui a passé trente ans auprès de personnes vulnérables et qui a fini par se demander : comment rendre trouvable ce qui existe et reste invisible ?
Ce qui résiste à la critique, c'est l'intuition anthropologique de départ : les sociétés humaines ont toujours organisé la solidarité autour de cercles de personnes physiques identifiées et disponibles. Ces cercles existent toujours en puissance. RETO propose une forme tierce pour les rendre visibles. Elle est incomplète. Elle est testable.
Et elle pose une question que ni la sociologie du bénévolat, ni l'éthique du care, ni les sciences participatives n'ont encore abordée frontalement : comment une infrastructure numérique peut-elle être conçue non pour mobiliser la solidarité, mais pour la révéler ?
Protocole RETO — LEMOINE, Jean-Luc (2026). Working Paper, DOI : 10.5281/zenodo.18667410
Corpus DEDIĈI — dedici.org / collections.dedici.org (licence CC0)
Références — Tronto, J.C. (1993). Moral Boundaries. Routledge. / Tronto, J.C. (2013). Caring Democracy. NYU Press. / Ferrand-Bechmann, D. (2004). Bénévoles et bénévolat. / Comité pour la Science Ouverte (2023). Données et recherches participatives. MESR.