Piveteau : une révolution institutionnelle
En juin 2014, Denis Piveteau remet au gouvernement un rapport de 96 pages qui va marquer durablement le secteur du handicap. "Zéro sans solution" — le titre dit tout. Son ambition : garantir que personne, quelle que soit la sévérité de son handicap ou la complexité de sa situation, ne se retrouve sans réponse adaptée.
Le constat de départ est brutal : des personnes dont le comportement est "trop violemment instable" ou le handicap "trop lourd" se retrouvent sans solution d'accompagnement, "dont personne ne veut plus". Ces situations existent. Elles sont documentées. Et elles constituent une défaillance collective inacceptable.
La réponse de Piveteau est institutionnelle et systémique. Il ne s'agit pas de créer un nouveau dispositif parmi d'autres, mais de transformer la logique d'ensemble : passer d'une logique de places à une logique de réponses coordonnées. Centraliser autour de la MDPH la capacité d'assemblage. Territorialiser les réponses. Créer un dispositif d'orientation permanent. La "Réponse Accompagnée Pour Tous" (RAPT) est lancée.
La mise en place d'un dispositif particulier n'est pas la bonne voie parce que l'objectif n'est pas de traiter le mal mais, autant que possible, d'éviter qu'il survienne. Il s'agit de s'organiser, non pas seulement pour bricoler des solutions au coup-par-coup, mais pour être collectivement en capacité de garantir que cela n'arrivera plus.
131 propositions. 4 axes : dispositif d'orientation permanent, réponse territorialisée, participation et accompagnement par les pairs, accompagnement au changement des pratiques.
C'est une ambition sérieuse, portée par un haut fonctionnaire rigoureux. Et elle a produit des effets réels : la culture du "parcours sans rupture" s'est diffusée, les MDPH ont évolué, certaines coordinations se sont améliorées.
Dix ans plus tard : une révolution inachevée
En novembre 2024, les Assises nationales du handicap organisées par le GEPSo dressent le bilan. Denis Piveteau lui-même y participe. Le constat est nuancé mais sans illusion : la révolution annoncée n'a pas pleinement abouti.
Les ruptures de parcours persistent. Les familles s'épuisent. Les situations sans solution continuent d'exister — moins nombreuses peut-être, mais toujours présentes. Et surtout, un phénomène nouveau s'est amplifié : même quand des solutions existent, elles ne tiennent pas dans le temps. Des personnes sont techniquement accompagnées et humainement seules.
Pourquoi ? Les raisons sont multiples : financements insuffisants, turn-over des professionnels, complexité administrative, résistances institutionnelles. Mais DEDIĈI avance une hypothèse plus structurelle : le rapport Piveteau a traité les symptômes sans toucher la cause profonde. Il a répondu à l'absence de solutions. Il n'a pas répondu à l'absence de relations.
Zéro sans relation :
un niveau d'analyse supérieur
La proposition de DEDIĈI ne contredit pas Piveteau. Elle descend plus profond. Elle dit : avant même que la question des solutions se pose, il y a une question préalable que personne n'a inscrite dans la loi ni dans les politiques publiques.
Autour de chaque personne vulnérable, existe-t-il un cercle de personnes physiques qui la connaissent vraiment, qui veillent sur elle, qui la défendent, qui s'occupent activement et durablement de sa situation ?
Si oui — les solutions, imparfaites qu'elles soient, trouvent un terreau pour fonctionner. Quelqu'un coordonne, alerte, pousse, négocie, refuse ce qui ne convient pas et cherche ce qui convient mieux.
Si non — les meilleures solutions du monde restent des coquilles vides. Personne pour les activer, les adapter, les maintenir. La personne est techniquement prise en charge et concrètement abandonnée.
La formule "Zéro sans relation" n'est pas un slogan. C'est une exigence opérationnelle : personne ne devrait traverser sa vie vulnérable sans qu'un cercle de personnes physiques identifiées, engagées et durables soit organisé autour d'elle. Pas des institutions — des personnes. Pas des dossiers — des liens.
Ce que des acteurs du secteur diraient
Ce que DEDIĈI nomme "Zéro sans relation" pointe quelque chose que les sciences sociales documentent depuis longtemps sous d'autres noms : le capital social, les liens faibles, le soutien informel. Ce qui est nouveau — et mérite attention — c'est la tentative de formaliser ce principe dans une proposition juridique. On passe d'une observation sociologique à une prescription organisationnelle. C'est un saut qui mérite d'être examiné de près.
La question empirique est : est-ce que l'absence de cercle relationnel est vraiment une variable causale des ruptures de parcours, ou une variable corrélée ? Pour l'affirmer sérieusement, il faudrait des études longitudinales comparant des personnes avec et sans cercle constitué. Ces études n'existent pas encore à grande échelle.
Je veux nommer ce qui dérange dans cette proposition, parce qu'il serait malhonnête de ne pas le dire : elle pointe implicitement vers les institutions comme partie du problème. Si les personnes sont "sans relation", c'est aussi parce que nos établissements ont structurellement remplacé les liens naturels par des liens professionnels. Ce n'est pas une accusation — c'est une réalité fonctionnelle. Nos professionnels sont formés pour intervenir, pas pour tisser des liens durables.
Cela dit, la distinction Petit Toit / Grand Toit que DEDIĈI propose n'est pas une critique — c'est une complémentarité. Et si elle permet de clarifier les rôles, je suis preneur. Ce que je refuse, c'est qu'on utilise l'argument du cercle de confiance pour justifier des coupes dans nos financements.
Ce qui me frappe dans la formule "Zéro sans relation", c'est qu'elle est à la fois évidente et révolutionnaire. Évidente parce que chacun sait intuitivement que ça marche mieux quand des gens s'en occupent vraiment. Révolutionnaire parce que ça n'a jamais été inscrit nulle part dans la loi ni dans les politiques publiques.
Le rapport Piveteau a réorganisé les tuyaux. DEDIĈI dit qu'il faut aussi mettre de l'eau dedans — et que cette eau, c'est la relation humaine. Ce ne sont pas deux visions opposées. Ce sont deux niveaux d'intervention. Le SPDA qui se déploie en 2026 pourrait être le bon véhicule pour expérimenter comment les articuler concrètement.
Ce que ce débat révèle, c'est que "Zéro sans relation" n'est pas une alternative à "Zéro sans solution" — c'est une condition de possibilité. Piveteau a répondu à la question : comment organiser le système ? DEDIĈI répond à une question préalable : autour de qui ? Et sans réponse à cette deuxième question, la première reste suspendue dans le vide.
Ce qui tient — et ce qui reste fragile
Ce qui est solide
L'observation centrale de DEDIĈI est robuste : les situations qui tiennent dans le temps sont celles où une personne physique — aidant principal, coordinateur engagé, bénévole investi — assure une continuité relationnelle que les dispositifs seuls ne peuvent pas produire. C'est documentable. C'est universel. Et c'est absent du droit positif français.
La distinction Petit Toit / Grand Toit est opérationnellement utile. Elle ne disqualifie pas les institutions — elle précise leur rôle et nomme ce qui leur échappe structurellement.
Ce qui reste fragile
La question de la responsabilité juridique du cercle n'est pas entièrement résolue. Reconnaître un cercle en droit, c'est potentiellement créer des obligations. Qui répond si le cercle défaille ? Cette tension entre reconnaissance et responsabilité est réelle et devra être traitée précisément dans toute rédaction législative.
La question du financement est également ouverte. Constituer et maintenir un cercle de confiance demande du temps, de l'énergie, de la formation. Qui finance la coordination ? Sans réponse, le risque est de créer une obligation morale sans moyens réels.
Ce que ce changement de paradigme peut produire
La convergence de trois dynamiques rend ce passage de paradigme urgent en 2026.
Le SPDA en déploiement. Le Service Public Départemental de l'Autonomie est exactement le véhicule qu'il faut pour expérimenter l'articulation Petit Toit / Grand Toit à l'échelle territoriale. Inscrire dans ses cahiers des charges la reconnaissance et le soutien du cercle de confiance, c'est faisable maintenant — sans attendre une loi nationale.
La CNH du 25 juin 2026. La mission expert sur la protection juridique des majeurs instruit précisément les questions que soulève "Zéro sans relation" : qui protège la personne au quotidien, au-delà du mandataire judiciaire ? Cette fenêtre ne se rouvrira pas avant 2029.
Le vieillissement des aidants. Des centaines de milliers de parents de personnes handicapées vont disparaître dans les dix prochaines années. Si rien n'est organisé pour constituer des cercles de relève avant leur disparition, le système devra absorber en urgence des situations qu'il n'est pas équipé pour gérer. Prévenir coûte infiniment moins cher que gérer.
DEDIĈI — Archives Piveteau (dedici.org/category/piveteau) · "Zéro sans relation" et SPDA (dedici.org) · Corpus complet CC0 : dedici.org / collections.dedici.org
Piveteau, D. (2014). Zéro sans solution — Le devoir collectif de permettre un parcours de vie sans rupture. Rapport au ministre des Affaires sociales, 10 juin 2014. sante.gouv.fr
GEPSo — Assises nationales du handicap, novembre 2024, bilan 10 ans rapport Piveteau · Le Média Social, novembre 2024 · Collectif Handicap 54, septembre 2024.
Statut — Note d'analyse indépendante. L'auteur signe sous un nom de plume. Aucun lien institutionnel avec DEDIĈI. Document libre de droit · CC0.